[Critique/Analyse] Le Run de Snyder – La Cour des Hiboux

Lecteurs attentifs que vous êtes, vous savez que Urban Comics publie depuis le mois de mai le relaunch de DC Comics : Rebirth. C’est l’occasion pour nous de revenir dans le détail sur la collaboration entre le scénariste Scott Snyder et le dessinateur Greg Capullo. Le duo a été à la tête des aventures du Chevalier Noir pendant toute la période des New 52.

Le run étant long (54 numéros), nous vous proposons un ensemble de 5 articles qui contiendront chacun le résumé d’un des arcs du run puis l’analyse que l’on peut en faire. L’objectif étant de relever les éléments qui caractérisent ce run, ceux qui la distinguent des autres runs (notamment celui de Grant Morrison et de Paul Dini) et enfin ses qualités et ses défauts.

Toute l’équipe de Batman Univers vous souhaite une bonne lecture.


Résumé

Dans ce premier arc signé de la plume de Snyder et Capullo, Batman débute une nouvelle enquête qui lui révélera de nombreux secrets sur Gotham, son enfance et le meurtre de ses parents. Alors qu’il organise un gala dans son manoir pour présenter un projet d’urbanisation et lever des fonds, Bruce Wayne surprend James Gordon au téléphone. Ce dernier a été appelé par Bullock pour un meurtre pour le moins inhabituel.

Bruce s’éclipse de son propre gala, enfile sa cape et se rend sur le lieu du crime. Là, le tueur a laissé un message annonçant la mort du jeune milliardaire le lendemain. Malgré la menace qui pèse désormais sur lui, Bruce ne modifie pas son agenda et rencontre Lincoln March, candidat à l’élection pour le poste de maire de Gotham City et investisseur potentiel dans le projet d’urbanisation de Wayne.

Lors de leur entrevue, un assaillant déguisé en hibou attaque les deux hommes, blessant le politicien et entraînant Bruce Wayne dans une chute mortelle. Ce dernier parvient de justesse à se rattraper à une gargouille et évite ainsi une mort certaine, sort qui ne sera pas épargné au tueur.

L’Ergot

Les différents indices récoltés sur les lieux du meurtre et de l’agression pointent tous dans la direction de la Cour des Hiboux, une mystérieuse organisation secrète très puissante qui contrôlerait tout Gotham. Cependant, comme il le confie à Dick Grayson, Bruce est convaincu que cette Cour des Hiboux est une légende urbaine, puisqu’il a lui-même déjà enquêté dessus lorsqu’il était enfant.

En effet, le jeune Bruce Wayne n’arrivait pas à accepter le côté aléatoire de la mort de ses parents, et il était donc persuadé qu’ils avait été victime d’un complot. Une organisation secrète, réunissant les plus riches familles de Gotham, pouvant voir et contrôler toute la ville et avec à sa botte un assassin rendant sa justice nommé l’Ergot, faisait un coupable idéal pour le jeune détective en herbe. Cependant, alors qu’il pensait avoir découvert leur repère, le jeune orphelin découvrit que la Cour des Hiboux n’existait pas, qu’elle n’était qu’un mythe. Il est parvenu également à la même conclusion lorsqu’il enquêta une deuxième fois dessus, cette fois avec les méthodes et l’expérience du plus grand détective au monde.

Bruce est donc persuadé d’être face à un nouvel ennemi qui cherche à faire croire que la légende est une réalité. Il continue son enquête lorsqu’il apprend que le tueur a survécu à une chute qui aurait dû être mortelle. En remontant sa piste, Batman se retrouve aux prises de l’Ergot, qui parvient à l’enfermer dans le labyrinthe de la Cour des Hiboux. Batman découvre alors la réalité : la Cour des Hiboux existe et ce, depuis plus de 150 ans.

Après une semaine d’errance dans le labyrinthe, Batman parvient à s’échapper, retourne à la Bat-Cave pour panser ses blessures et se préparer à affronter un ennemi qui, après être resté caché pendant des décennies, veut retrouver sa suprématie et reconquérir son royaume : Gotham City.


Critique et Analyse

Nous ne révèlerons pas ici la fin de l’histoire, pour que ceux qui ne l’auraient pas encore lue puissent en profiter pleinement. Par contre, prenons la liberté de critiquer et d’analyser ces deux tomes. Ce premier arc, en plus d’être une excellente porte d’entrée pour ceux qui souhaitent débuter les comics Batman, pose les bases de ce qui caractérisera l’ensemble du run de Snyder – Capullo.

La première de ces bases est Gotham. Snyder en a fait un personnage à part entière, personnage qu’il prendra plaisir à tourmenter. Cette symbolique se ressent bien sûr dans les dialogues où l’on fait référence aux effets qu’a la ville sur ses habitants (on retrouvait déjà cela dans les films de Christopher Nolan). Néanmoins, la personnification de Gotham devient vraiment présente et intéressante dans la relation qui l’unit à Batman : « Je la connais mieux que personne, et elle me connait mieux que personne ».  Cette ville est un être vivant qui protège, détruit, se défend, attaque, s’embellit, pourrit, vit, meurt et renaît pour mieux recommencer.

Les tourments psychologiques que subit Batman constituent un second élément récurrent et fondateur de ce run. Snyder fait subir au Chevalier Noir des évènements qui mettront sa santé mentale à l’épreuve, l’amenant au bord du gouffre, aux limites de la folie et Batman devra à plusieurs reprises puiser dans ces dernières ressources et user de toute sa détermination pour sortir de situations périlleuses.

La découverte de l’existence de la Cour des Hiboux et sa séquestration dans leur labyrinthe est la première épreuve que Snyder a réservé au Chevalier Noir. Il se sent trahi par Gotham, qui a encore des secrets dont il ignore l’existence, trahi par son orgueil et sa naïveté qui l’ont amené à croire qu’il savait tout sur cette cité. Ce sentiment de trahisons, son échec dans son enquête sur la Cour et son emprisonnement dans le labyrinthe amèneront Batman aux portes de la folie.

Cette séquence est très révélatrice du run de Snyder et Capullo. Tout d’abord, le personnage de Gotham est très important et la relation qui l’unit au Chevalier Noir est centrale. Ensuite, Batman affronte des ennemis très puissants qui l’amèneront dans ses retranchements. Enfin, Snyder montre de grandes qualités de mise en scène, comme le montre le 5ème chapitre  de la Cour des Hiboux, et est merveilleusement mise en valeur par la qualité des dessins de Capullo. On remarquera tout de suite que le duo fonctionne très bien, ce qui se confirmera dans la suite du run, malgré quelques faiblesses.

Un troisième élément central de ce run est l’aspect anecdotique de la Bat-Family. Alfred est bien sûr très présent, ainsi que les différents alliés de Batman, notamment Jim Gordon et Lucius Fox. Mais en ce qui concerne ses différents coéquipiers, anciens ou actuels, leurs apparitions sont pour le moins rares et se résument généralement à un simple dialogue ou un levier pour atteindre psychologiquement Batman. Ce ne sont que des personnages-fonctions, plus présents pour dynamiser le récit que pour participer à la croisade du Chevalier Noir contre le crime. On peut très bien le voir dans le 1er numéro de la Cour des Hiboux, où l’on peut voir Dick Grayson, Tim Drake et Damian Wayne, mais aucun des trois n’accompagnera Batman dans ses sorties nocturnes et « encapés ».

La Gotham-personnage, le Batman tourmenté et la Bat-Family anecdotique sont donc les bases du run du duo Snyder – Capullo. Nous reviendrons bien sûr plus en détails sur ces trois thèmes en abordant les arcs narratifs suivants. Néanmoins, on peut déjà affirmer que ces thématiques, bien que cohérentes avec l’univers et intéressantes pour le lecteur, n’ont pas toujours été bien perçues par les fans. Nous nous attarderons sur les points de désaccord, parfois profonds, entre les auteurs et leur public.

Au-delà de ces différents éléments, qui, comme il a déjà été dit, apparaîtront comme les piliers de l’ensemble du run, ce premier arc est excellent, aussi bien du point de vue narratif que du point de vue des illustrations.

L’histoire est bien amenée, développée, avec de nombreux rebondissements. Les critiques pullulent sur Internet au sujet de ces cliffhangers souvent jugés faciles et des fins en queue de poisson, visiblement une spécialité de Snyder. Ces critiques, parfois compréhensibles et parfois exagérées, concernent surtout les arcs suivants, nous reviendrons donc sur ce point ultérieurement. Concernant la Cour des Hiboux, la narration est très bonne. On suit avec plaisir les aventures du Chevalier Noir qui mène l’enquête face à un nouvel adversaire insaisissable et redoutable. On retrouve une ambiance très noire proche d’Un Long Halloween par exemple, dans lesquels s’inscrivent parfaitement les nouveaux personnages.

La Cour des Hiboux en elle-même constitue un nouvel adversaire pour le moins puissant et impitoyable. C’est une organisation extrêmement ancienne et puissante, disposant de moyens incommensurables. Elle est composée de nombreux membres, chacun faisant partie de l’élite fortunée de Gotham. De plus, il est évoqué le fait que la Cour des Hiboux n’est pas que gothamienne et on peut aisément imaginer que l’organisation s’est secrètement implantée dans toutes les grandes villes du pays (à quand la Cour des Hiboux versus Flash ou Superman ?). Cette structure tentaculaire, que certains indices laissent supposer mais qui n’est jamais explicitement décrite, rendrait l’organisation quasi invincible. En effet, si malgré ses ressources et sa puissance, l’une des Cour des Hiboux venait à être supprimée, les autres branches pourraient s’allier et en quelques années reprendre secrètement le contrôle de la ville. Mais laissons de côté ces hypothèses concernant une Cour Nationale des Hiboux et penchons-nous plutôt quelques instants sur son bras armé.

Au vu des moyens dont dispose la Cour des Hiboux, on peut sans problème imaginer que le pot-de-vin, la corruption, le chantage (la politique en somme) sont les armes les plus communes de ses membres. Néanmoins, lorsqu’il leur faut passer un message ou supprimer un citoyen gênant, la Cour fait appel à son bourreau : l’Ergot. Choisi dès son plus jeune âge parmi les enfants du cirque Hady pour ses aptitudes physiques, entraîné, formé, embrigadé et surtout génétiquement modifié, l’Ergot est un assassin redoutable, possédant un pouvoir de régénération le rendant quasiment invincible. Ces nouveaux personnages sont indubitablement un point fort de cet arc et l’on peut sans risque avancer qu’ils feront partie de façon pérenne du Bat-verse (l’apparition de la Cour des Hiboux dans la saison 2 de Gotham en est un indice évident).

La narration et les nouveaux personnages, aussi excellents soient-ils, auraient bien moins d’impact sans les dessins de Greg Capullo qui parvient, avec ses planches très détaillées mais néanmoins très lisibles, à renforcer l’immersion du lecteur.

Cette immersion atteint son paroxysme grâce au coup de maître du duo, en termes de mise en scène. En effet, alors que Batman erre longuement dans le labyrinthe de la Cour des Hiboux, luttant ardemment pour sa survie et sa santé mentale, les auteurs ont choisi de modifier le sens de lecture de certaines planches, imposant au lecteur de tourner l’ouvrage dans ses mains pour pouvoir suivre la progression du Chevalier Noir. Le lecteur, absorbé par l’ouvrage, est égaré, ne sait plus dans quel sens il tient son comics, tout comme Batman ne sait plus comment faire pour sortir de ce dédale. Cet exemple est la figure de proue d’un ensemble de planches qui met superbement en scène l’histoire mais qui iconise également le Chevalier Noir.

Car au-delà du talent du duo, ce que l’on ressent surtout c’est l’amour que portent les auteurs à Batman et leur volonté d’en faire LE héros de l’histoire. Dans le cinéma, on parle de plan d’iconisation lorsqu’on présente pour la première fois un personnage, ou qu’il a subi un changement majeur, un nouveau costume par exemple, de manière à le rendre impressionnant. Un très bon exemple est l’arrivée de Spider-Man dans Captain America : Civil War. Dans une scène, on voit Peter Parker, mais sans son costume, faisant juste un ou deux jets de toile. Sur le tarmac de l’aéroport, il surgit de nul part, bondit en hors-champ, lance sa toile sur le bouclier de Captain America et lui arrache son bouclier des mains, exploit que seul le Soldat de L’Hiver avait accompli jusqu’à présent, avant de terminer son saut. Sur le plan suivant, on voit Spider-Man pour la première fois avec son costume, en hauteur par rapport à tous les autres personnages, attraper au vol le bouclier qu’il vient de subtiliser à Steve Rogers et finir par une petite blague dont il a le secret. Pour parler de manière familière, un plan d’iconisation comme celui-ci rend le personnage super cool.

Et des moments où Batman est super cool, il y en a des tas dans la Cour des Hiboux, comme lorsqu’il découvre pour la première fois un repère des Hiboux. Batman est dans un immeuble, devinant que la planque se trouve sous ses pieds, il attrape dans sa ceinture un petit laser et découpe avec un rond dans le sol. Batman se retrouve d’un coup à l’étage inférieur, sa cape lui donnant un aspect impressionnant, puis il éclaire la salle qu’il vient de mettre à jour et esquisse un sourire : il avait vu juste. Des exemples comme celui-ci, il y en a des tas, et chacun met en valeur notre héros ou ses compétences.

Batman est le héros de ce récit et les fans ne peuvent qu’apprécier. La conséquence de ce choix est le caractère anecdotique de la Bat-Family dans le run. Nous l’avons déjà évoqué plus haut mais ici, ce qui semblait être un choix est en réalité la résultante d’une décision plus forte : pour faire de Batman le seul et unique héros, les auteurs n’avaient pas d’autres choix que de reléguer au second plan les coéquipiers du Chevalier Noir.

Pour finir cette analyse de ce premier arc, il nous reste un dernier point à aborder : la symbolique de l’œuvre. Tous les arts utilisent le symbole pour transmettre leur message ou véhiculer une émotion et cette règle n’échappe pas au neuvième art. Dans les deux tomes que nous venons d’évoquer, toute la symbolique tourne autour de la Cour des Hiboux elle-même. Tout d’abord, la représentation de la chouette, sur les couteaux de l’Ergot notamment, est empruntée à la mythologie grecque, où elle représente la sagesse, l’intuition mais également une énergie implacable et imprévisible.

Ensuite, et cela est développé jusqu’à l’excès, le hibou est un prédateur naturel de la chauve-souris. Si l’on suit la chronologie du Bat-verse, la Cour des Hiboux étant antérieure de plus d’un siècle à l’apparition de Batman, c’est un hasard si Bruce Wayne a choisi comme symbole un animal qui est la proie de l’un de ses plus terribles adversaires, dont il ignore à ce moment-là l’existence. Or, et c’est un défaut de l’arc, on sent bien que les auteurs ont choisi le hibou justement car il est porteur de cette symbolique et qu’ils ont exploité cette métaphore jusqu’à l’épuisement, le but étant de rendre encore plus difficile l’affrontement et de montrer que la détermination de Batman lui permet même d’aller à l’encontre des règles édictées par la nature, ce qui rendra sa victoire d’autant plus héroïque.

Cet aspect est donc grandement exagéré, mais les auteurs ont toutefois réussi avec brio à faire de ces personnages des adversaires charismatiques, notamment grâce au costume de l’Ergot et aux masques des membres de la Cour. Ils les ont également parfaitement intégrés dans l’histoire de Gotham et de Bruce Wayne et ont également réussi à rendre crédible l’intégration de la Cour des Hiboux parmi les légendes urbaines de Gotham, renforçant l’importance de la ville dans le récit.

En conclusion, le run de Snyder et Capullo commence très fort avec un premier arc très marquant, qui met en place les trois piliers de l’œuvre du duo : une Gotham ville-personnage, un Batman héroïque, une Bat-Family anecdotique. Excellent récit, la Cour des Hiboux relate une nouvelle enquête du Chevalier Noir face à un ennemi inédit et implacable, le tout servi par les superbes planches de Greg Capullo, dépeignant un univers vaste, sombre, violent et détaillé, et habité par des personnages charismatiques, profonds, attachants et un héros solitaire, déterminé et iconique : Batman.

 

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