[Critique/Analyse] Le Run de Snyder – L’An Zéro

Nous poursuivons notre série d’articles consacrée au run de Snyder et Capullo avec leur troisième arc, qui aborde la réinterprétation des origines du Chevalier Noir et ses premiers mois en tant que protecteur de Gotham.  Tous ces événements sont relatés dans l’arc An Zéro.


Résumé

Le récit débute six ans avant les évènements de la Cour des Hiboux et du Deuil de la Famille, lorsque le gang Red Hood s’attaque à la Banque centrale de Gotham. Les membres du gang prennent le personnel en otage et le chef demande à RH5, le Red Hood n°5, de tuer l’un d’entre eux pour faire un exemple. Cependant face à l’hésitation de RH5, le chef révèle qu’il a compris que RH5 est en réalité un imposteur. Le lecteur découvre alors un jeune Bruce Wayne, grimé, tentant de mettre des bâtons dans les roues d’un gang en plein essor.

Bruce Wayne, fraîchement rentré à Gotham City, est encore officiellement mort. Il a repris contact avec son majordome, le fidèle Alfred Pennyworth, et s’est installé dans le centre-ville, tout prêt de la fameuse Crime Alley pour débuter une croisade contre le crime, malgré le désaccord clairement affiché d’Alfred. En effet, celui-ci refuse d’être à nouveau le témoin de la mort d’un Wayne.

Cependant, le jeune milliardaire va tenter à plusieurs reprises de s’opposer au gang Red Hood qui, grâce au chantage et à la manipulation, ne cesse de gagner des membres et donc d’accroître son influence néfaste sur la ville. En parallèle, il croisera Philip Kane, son oncle, devenu depuis l’officialisation de la mort de Bruce le dirigeant de Wayne Enterprises. Celui-ci, conseillé par l’étrange Edward Nygma, a fait prospérer l’empire économique des Wayne, notamment grâce au développement de nouvelles technologies d’armement. Cependant, le lecteur se rendra rapidement compte que Philip Kane a peu de maîtrise sur les événements puisque, d’une part, il est manipulé par le futur Homme-Mystère, dont les ambitions semblent démesurées et, d’autre part, il est enrôlé de force dans le gang Red Hood,à qui il est obligé de donner les armes nouvelles générations de Wayne Enterprises.

Par la suite, le Red Hood n°1, le chef du gang, apprendra le retour et l’adresse de Bruce Wayne, près de Crime Alley. Ne supportant pas qu’un membre de l’élite de Gotham revienne d’entre les morts et menace à la fois son empire du crime et son contrôle sur les armes Wayne, RH1 décide d’attaquer le milliardaire, blesse grièvement le milliardaire puis détruit son domicile, le laissant pour mort. Bruce Wayne parvient à rejoindre tant bien que mal le manoir Wayne où vit Alfred Pennyworth depuis la violente altercation qu’ont eu le valet et le maître à propos de la croisade contre le crime de ce dernier.

Le gang Red Hood s’attaque à Bruce Wayne

Alfred sauve pour la première fois, et sûrement pas la dernière, Bruce de la mort. Celui-ci, en pleine convalescence, erre dans le manoir, s’interrogeant sur ses méthodes, ses résultats, doutant même que sa guerre contre la criminalité puisse avoir un effet. Soudainement, une chauve-souris pénètre dans le salon et se pose sur le buste de Thomas Wayne. C’est une révélation ! Pour réussir, Bruce doit devenir un symbole, qui inspirera la peur dans le cœur de ses ennemis et de l’espoir dans la vie des victimes,  et le gardien de Gotham : il doit devenir une chauve-souris !

Mu par cette récente épiphanie, Bruce Wayne endosse le costume de Batman et accroît la pression exercée sur le gang Red Hood. Son enquête l’amènera à découvrir que le gang prépare une arme chimique dans l’usine ACE Chemicals et c’est sous sa propre identité qu’il révèle à la ville entière ce qu’il a découvert. Le but de son plan est d’amener une horde de journalistes et de policiers à encercler le site industriel afin de mettre la pression sur le gang, mais également, par le jeu d’une habile mise en scène, à montrer Batman protégeant Bruce Wayne devant de nombreux témoins.

La confrontation qui s’en suit est violente et met Batman en situation difficile. Philip Kane, présent sur les lieux et pris de remords, se retourne contre l’organisation criminelle qui l’a si longtemps manipulé, mais malheureusement, meurt, tué par RH1, sous les yeux du Chevalier Noir. Frappé de plein fouet par cette froide exécution, Batman fait preuve d’encore plus de détermination pour arrêter les méfaits du gang. Le combat se termine par l’affrontement du sadique leader criminel et du justicier masqué sur une passerelle surplombant des cuves de produits toxiques. L’usine est en flammes, les explosions se succèdent, les poutrelles cèdent sous l’effet de la chaleur, le tableau annonce une fin tragique. Celle-ci surviendra peu après lorsque RH1, malgré les efforts de Batman, tombera dans une cuve remplit d’un liquide verdâtre.

La chute de RH1 dans une cuve chez ACE Chemicals

Le lecteur retrouve ensuite Bruce Wayne, dans une Batcave à l’équipement encore sommaire, en pleine réflexion avec son majordome sur l’identité du mystérieux chef de gang, lorsque soudain un étrange personnage vêtu d’un costume vert pirate l’ensemble des communications de Gotham pour s’adresser à la ville entière. L’Homme-Mystère prétend avoir le contrôle du réseau électrique de Gotham et veut provoquer un black-out pour mettre les citoyens au pied du mur et les forcer à les rendre plus intelligents en les poussant à chercher une issue.

Batman peut à peine commencer son enquête qu’un nouvel adversaire fait son entrée : le Docteur La Mort, un ancien scientifique qui utilise le résultat de ses recherches pour tuer ses anciens collègues et leur voler leurs propres recherches. En découvrant son repère, Batman s’aperçoit que le Docteur La Mort est manipulé, lui aussi, par l’Homme Mystère dans le but de déclencher un cataclysme météorologique qui submergera une partie de la ville de Gotham. Malgré les efforts du Chevalier Noir, le plan de Nygma fonctionne et un raz-de-marée vient frapper Gotham. Batman se débarrasse du Docteur La Mort, mais blessé et perdu au milieu de sa ville dévastée, il quitte son costume avant de sombrer dans l’inconscience.

L’affrontement contre le Docteur La Mort

Il se réveillera chez les Thomas, une petite famille qui l’a recueilli et soigné. Leur fils, Duke, lui apprendra que c’est désormais l’Homme-Mystère qui dirige la ville et qui a pris celle-ci en otage en inondant les tunnels et en piégeant les ponts, menaçant les autorités de répandre un gaz mortel sur les gothamiens à la moindre tentative d’intervention de l’extérieur. Il promet de libérer la ville si l’un des citoyens parvient à relever le défi qu’il a lancé : poser une énigme qu’il ne parvient pas à résoudre. Tous les jours, Nygma apparaît sur tous les écrans de la ville et donne sa chance à un et un seul habitant qui sera exécuté sur place en cas d’échec. Au-delà de ce jeu, cette intervention lui permet de flatter son égo et de compter les jours de l’An Zéro, dont on a enfin l’explication du titre de l’arc, qui a débuté à sa prise de pouvoir.

Aidé par Jim Gordon et Lucius Fox, Batman parviendra à défier l’Homme-Mystère et à survivre, puis trouvera le repaire de Nygma et le mettra hors d’état de nuire juste avant la destruction de Gotham par l’armée,  ordonnée par Nygma.


Critique et Analyse

Comme l’auront remarqué ceux qui auront lu les paragraphes précédents, le moins que l’on puisse dire c’est que cet arc est complexe. Trois ennemis, les débuts de Batman, une ville entière prise en otage, des milliers de morts, des immeubles détruits par paquet de douze, cette histoire est très, peut-être même trop, dense. Et encore, pour écrire le résumé que vous venez de lire, je vous ai fait grâce des multiples flash-backs sur l’enfance et l’adolescence de Bruce Wayne (sa relation avec son père, avec la ville, son ex-petite amie, l’humiliation qu’il a subi en classe face à une énigme insoluble, sa première rencontre avec Gordon, etc…), de la confrontation entre Alfred et le jeune milliardaire (le premier ne voulant pas voir le dernier Wayne gaspiller tout l’héritage familial dans une folle croisade et surtout ne voulant pas assister, impuissant, à la mort d’un autre Wayne et le second demandant un soutien indéfectible dans sa guerre contre le crime), la relation compliquée liant Bruce Wayne et Jim Gordon (le milliardaire étant persuadé que l’inspecteur est un ripoux tandis que le futur comissaire se soucie assez bizarrement de ce que peut penser de lui un playboy richissime que tout le monde a cru mort pendant près d’une décennie), le lien qu’il existe entre le Docteur La Mort et Batman (parce qu’il y en a forcément un), le twist final concernant un mystérieux capteur cardiaque et le retour de l’ex-petite amie de Bruce en ville.

Le moins que l’on puisse dire c’est que le récit est complexe, ce qui est extrêmement positif car c’est la preuve que les auteurs de comics ne prennent pas leur lectorat pour un groupe d’adolescents écervelés ne cherchant que de l’action (ce que pensent certaines critiques), mais bien pour des lecteurs capables de lire un récit assez complexe et que ces lecteurs souhaitent justement de la complexité dans les comics. Mais le respect des auteurs pour leurs lecteurs ne permet pas de justifier le manque de clarté.

Car oui, avec trois adversaires importants, un récit se déroulant sur plusieurs mois, de nombreuses intrigues connectées et les nouveaux personnages introduits, on s’y perd. Et là on commence à peine à effleurer le défaut majeur de ce run : Scott Snyder veut en faire toujours plus, mais il finit par en faire trop, que ça soit en termes de densité scénaristique ou dans l’ampleur des évènements.

L’affrontement final entre Nygma et Batman

L’exemple le plus marquant pour illustrer ça est l’ampleur irréaliste (ou plutôt incohérente) des dommages subis par Gotham. Il est difficile de parler de réalisme dans un univers tel que celui de Batman, alors penchons-nous sur la cohérence. Dans la Cour des Hiboux, la plus haute tour de Gotham, tour financée par Wayne Enterprises, est intégralement détruite ; dans Super Lourd (le dernier arc du run), un dirigeable entre en collision avec un immeuble ; dans l’An Zéro, c’est la ville toute entière ou presque qui est inondée. Mis bout à bout, ces évènements causent à Gotham des dommages irréparables dans les délais séparant deux arcs et de plus, il est surprenant que la population, ou tout du moins les élites, ne quitte pas la ville (et je n’ai même pas évoqué les évènements de Batman Eternal).

Cette  destructibilité de la ville est la résultante de deux conséquences indirectes des attentats du 11 septembre. Avant l’attentat du World Trade Center, les films à gros budget pouvaient se permettre de montrer des destructions de ville de plus en plus impressionnantes (Independance Day, pour n’en citer qu’un). Les attentats de 2001 ont profondément meurtri la conscience collective américaine, à tel point que de nombreuses œuvres ont été censurées par leurs propres créateurs (Spider-Man, de Sam Raimi et GTA III en tête) et que les destructions de ville ont disparu de nos écrans.

Il a fallu attendre presque dix ans, pour voir des films comme Transformers 3 exploser les codes de cette auto-censure et se permettre d’afficher à l’écran des destructions dantesques. Entre temps, les techniques cinématographiques, et notamment les effets numériques ont énormément évolué, passant de la maquette en carton de Terminator 2 aux CGI d’Avengers. Depuis, et en partie grâce à ce bond qualitatif, les films proposent toujours plus d’effets, plus de destructions et plus de danger.

Il n’est donc pas surprenant de retrouver cette tendance dans l’œuvre de Snyder d’autant plus que, et c’est la deuxième conséquence du 11 septembre qu’on évoquait plus haut, l’auteur a particulièrement été affecté par les attentats qui ont frappé les USA. Nous, français, pouvons malheureusement aujourd’hui mieux comprendre le choc qu’ont subi les américains ce jour-là, mais néanmoins, il ne faut pas oublier que le bilan humain et matériel extrêmement lourd mis en parallèle avec le patriotisme profond de ce peuple a fait l’effet d’un catalyseur renforçant l’impact de ces événements funestes dans la mémoire collective américain.

Et Snyder l’a déclaré plusieurs fois au cours d’interview (on en a la preuve dans la préface qu’il a signé, et qui est publié avec le premier tome de l’An Zéro), il a été très marqué par ces attentats et a aujourd’hui encore une peur profonde du terrorisme. Au-delà de l’effet de mode, conséquence d’un saut technique et d’une liberté créatrice retrouvée, la destruction des villes dans la pop-culture américaine est porteuse d’une fonction cathartique, et permet aux créateurs, ou à minima à Snyder, de mieux vivre leur traumatisme.

Même si cette analyse permet d’expliquer les raisons des dommages que Snyder fait subir à Gotham, cela reste un défaut qui s’inscrit à plus grande échelle dans une volonté de toujours en faire plus, ce qui est regrettable car, in fine, cela nuit à l’œuvre en elle-même.

Si l’intrigue très complexe et la destruction de Gotham sont deux défauts importants de cet arc, il fait néanmoins preuve de beaucoup de qualités. La mise en scène, les instants de bravoure, les dessins et l’humour n’en sont que quelques unes qui, malgré les défauts évoqués, rendent la lecture de cet arc indispensable pour tout passionné de l’homme chauve-souris.

Batman veille sur Gotham, comme toujours

Maintenant je vais me permettre de revenir en quelques lignes sur un élément crucial. Les fans l’auront remarqué, mais l’An Zéro reprend des éléments de l’histoire de deux comics cultes de la bibliographie du Chevalier Noir : Batman Year One et The Killing Joke. En se penchant sur les sites ou les forums spécialisés, on se rend rapidement compte que si l’An Zéro est un arc controversé, c’est en partie qu’il ne respecte pas la continuité scénaristique de l’univers et en particulier de ces deux albums vénérés par une pléthore de fans. Cette critique, en plus d’être d’une facilité déconcertante, est complètement irrecevable et cela pour trois raisons.

Cette planche envoie du lourd, non ?

La première est que l’An Zéro veut se poser comme une adaptation de ces œuvres à notre contexte actuel (rappelons que Batman Year One a bientôt 30 ans) et qu’à ce titre, les auteurs peuvent se permettent de prendre des libertés tant qu’ils font preuve de respect envers l’œuvre original et  l’univers. L’An Zéro ne déroge à aucun de ces points et est donc légitime dans l’univers DC.

La deuxième raison, plus générale, est que ce sont les auteurs qui font l’œuvre, pas les lecteurs. Bien sûr, les premiers ont besoin des seconds pour vendre des comics et faire vivre toute une industrie, mais il ne faut pas oublier que lorsqu’on lit un livre, on a le droit de l’aimer ou pas, mais c’est le récit que voulait raconter l’auteur (et qui, dans le cas des comics, a été validé par les éditeurs). Donc même si vous n’aimez pas l’An Zéro, ce qui est compréhensible, vous ne pouvez le critiquer pour avoir adapté deux comics qui vous tiennent à cœur. C’est une décision artistique et éditoriale parfaitement légitime, et il n’appartient pas aux lecteurs de questionner cette légitimité.

J’adore cette Bat-moto improvisée. Et vous ?

La troisième raison et la plus indiscutable tient en un mot : FlashPoint. Il ne faut pas oublier que lors de cet event, Barry Allen, alias Flash, a modifié la timeline de l’univers DC, débouchant sur l’ère des New 52.  Donc techniquement, Year One et The Killing Joke ont bien eu lieu, puis certains éléments ont été effacés lors de l’événement Flashpoint pour être réécrits et réinterprétés par Snyder et Capullo.

Donc, chers amis lecteurs, vous pouvez préférer Year One et The Killing Joke à l’An Zéro, mais néanmoins, ils ont tous leur place dans la continuité scénaristique des aventures du Chevalier Noir.

Ceci étant dit, ou plutôt écrit, il est temps de clore cette analyse et de vous donner rendez-vous pour l’article qui évoquera les deux tomes suivants du run.

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    Une réflexion au sujet de « [Critique/Analyse] Le Run de Snyder – L’An Zéro »

    1. excellente analyse des run Batman « mais alors rien a redire »
      faire de Batman un punching ball avant redemption face a des méchants voire des supers killers horrifiques ( run les monstres entre autre ) voila ce qu’a permis Snyder/ Capullo .

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